Novembre 2017.

Pourquoi avez-vous créé une marque de vêtements ?

Pour deux raisons principales :
- la première est mon intérêt passionné pour le textile. En effet, bien que j’ai eu diverses activités au cours de mon existence, toutes ont eu un rapport avec le textile, notamment celle au cours de laquelle je créais des tissus pour l’ameublement, ce que je continue d’ailleurs à faire de temps à autre pour des projets privés.
- la seconde est mon amour de l’artisanat, des métiers d’art en général et des objets bien pensés et bien faits. Étant donné que je continue d’éditer des meubles en édition limitée, à huit exemplaires voir en pièce unique le plus souvent, le monde de l’artisanat m’est très familier et je tiens beaucoup à cette relation et à cette proximité avec les artisans et les ateliers. Il y en a avec qui je travaille depuis presque vingt ans, que ce soit au Japon ou en France.
Le mélange de mon intérêt pour le textile et pour l’artisanat a dû faire son grand œuvre à mon insu jusqu’à ce que cette idée jaillisse d’elle-même dans mon cervelas.


En quoi votre projet est-il différent de ce que proposent déjà d’autres marques de vêtements ?

Je crois et j’espère qu’il se démarquera par le style des vêtements que nous proposerons, leur qualité d’exécution et bien sûr la qualité des matières utilisées. Ces trois critères réunis formeront une séléction bien distincte de ce qui existe aujourd’hui dans la gamme de prix proposée.
Il ne s'agit pas de révolutionner quoi que ce soit, bien évidemment. Il s'agit de faire une proposition de vêtements classiques mais qui accompagnera l'évolution des moeurs de la société dans laquelle nous nous trouvons. Les vêtements apparaissent et disparaissent selon l'usage qu'on en fait, par conséquent en fonction des changements de moeurs des sociétés. Si les habitudes de vie changent, les vêtements évoluent en fonction de celles-ci, car ces derniers ont d'abord et avant tout une fonction d'usage. Ensuite, seulement, on peut faire en sorte de leur donner une dimension esthétique.

Dans ce cas, comment voyez-vous cette évolution ?

Il me semble évident que nous sommes en train de donner le coup de grâce à tous les usages vestimentaires hérités de la seconde moitié du XIXeme qui, eux-mêmes, étaient issus d'une société dans laquelle à tous les évenements de la vie quotidienne correspondaient les vêtements appropriés. Dans la "société", comme on disait à l'époque, on changeait de tenue plusieurs fois par jour, quatre ou cinq fois par jour, et tout cela selon des codes très précis.
Aujourd'hui, la société qui avait engendré les codes et les usages sociaux qui justifiaient cette multitude de vêtements a disparu corps et biens. De nos jours, le peu qui reste de ces usages vestimentaires est en train de disparaitre définitivement à son tour. Un exemple issu de mon experience : il y a encore vingt cinq ans, aller à un diner en cravate noire, en smoking donc, était la norme. Aujourd'hui, c'est beaucoup moins fréquent. Prenons l'exemple des costumes et des cravates, qui étaient encore la seule tenue admise dans les sociétés et les bureaux il y a un quard de siècle. Qu'en est-il aujourd'hui ? Ce n'est plus du tout le cas, et c'est aussi en train de disparaitre rapidement.  Même une simple veste a tendance à devenir un vêtement utilisé seulement pour de grandes occasions alors qu'il y a encore vingt ans, c'était vraiment le summum de la décontraction, voire du négligé. Je n'invente rien, vous savez, il suffit de regarder ce qui se passe autour de soi et surtout de se souvenir de ce qui avait court vingt ou trente ans auparavant.
Je sais bien que ce que je vous dis risque de faire grincer des dents, mais je n'y peux rien, c'est un simple constat. On peut le regretter mais cela ne changera rien. Je préfère en prendre acte et tenter de trouver des solutions de rechange non seulement utiles mais belles, le tout en accord avec notre mode de vie d'aujourd'hui.

Dans ce cas, que penses-vous de ceux qui parlent de "vêtement intemporel" ?

Cela me parait tout à fait étonnant. Je ne connais aucun vêtement qui puisse être qualifié d'intemporel si, par ce terme, on entend un vêtement qui fût porté de toute éternité. Soit il y a là le symptome d'une ignorance historique patente, soit il s'agit d'une conception de l'intemporalité qui est pour le moins sujette à caution. Ceci dit, j'ai l'impression que ceux qui usent cette expression d'intemporalité à propos d'un vêtement le font pour s'opposer aux diktats de la mode. Je le comprends parfaitement bien et j'adhère à leur démarche mais je ne crois pas que le terme "intemporel" soit approprié dans ce cas.
Encore une fois, le vêtement évolue en fonction de l'usage qu'on en fait. Or, les us et coutumes changent constamment et les vêtements les accompagnent soit en se transformant soit en disparaissant.

Comment le goût de la couleur et le style français s’exprimeront-ils dans les vêtements que vous produirez ?

Je crois que l’apogée du style français en matière d’habillement, mais pas uniquement d’ailleurs, fût atteint au cours de la seconde moitié du XVIII eme siècle. A ce moment là, tant en matière de décoration que de vêtements, la couleur régnait souverainement et les mélanges de couleur de cette époque nous paraissent aujourd’hui, après un XIX eme siècle grisonnant et sinistre par comparaison, très « osés ».
Lorque je parle de "style français", il s'agit plus d'un esprit que d'une forme. Pour ma part je vois le style français comme un style élégant mais décontracté, sobre mais coloré ; et par dessus tout c'est un style naturel, à l'opposé du guindé ou du recherché. A ce propos n'oublions pas Balzac qui disait : "L'élégance travaillée est à la véritable élégance ce qu'une perruque est à des cheveux."
Pour en revenir à votre question, cela signifie que nous proposerons de sortir du bleu et du gris qui prédominent  sur le marché actuellement, ce qui ne signifie pas que nous n'aurons pas de bleu ou de gris naturellement. Nous proposerons un style décontracté, ce qui n'exclut pas l'élégance, un style associant une certaine sobriété des formes à des matières exceptionnelles et à des propositions de couleur plus large que ce que l'on trouve habituellement. Il s'agit de trouver le bon équilbre. C'est d'ailleurs ce qui caractérise le "style français", que ce soit dans les arts décoratifs ou ailleurs : l'équilibre.


Pourquoi faire du prêt-à-porter et non pas du sur-mesure ?

Je me suis posée cette question pendant des mois et j’ai beaucoup tergiversé car j’étais tiraillé entre mon goût pour les belles matières et mon désir de ne pas pratiquer des prix ridiculement élevés. A force de visiter des ateliers dans tous les pays d’Europe, d’étudier les prix des maisons de PAP en Europe, aux USA et au Japon, j’ai fini par réaliser qu’il pourrait être possible de faire des vêtements de grande qualité en PAP pour des prix corrects. Mais cela imposait de sévères arbitrages et d’avoir une gestion extrêmement rigoureuse.
Ceci dit, me poser cette question m'a soudain fait réaliser que ce qui m'interessait véritablement dans cette aventure, c'était de créer une marque qui aurait un style propre bien défini. Du coup nous ne pouvions plus vraiment faire du sur-mesure, selon moi en tout cas. Car l'idée est de proposer un style, une manière de s'habiller et, au bout du compte, un certain art de vivre qui nous soit propre. Au client d'y adhérer ou non, nous verrons.


De quel genre d’arbitrages parlez-vous ?

Pour nous, l’équation est simple : sachant qu’il n’était pas question de négocier la qualité des matières premières et que nous voulions nous positionner sur un créneau haut de gamme mais toujours en PAP, il n’y avait pas beaucoup de solutions. Pour rester dans notre tranche de prix et conserver les matières premières que nous voulions, mais qui ne se rencontrent habituellement pas en PAP (même haut de gamme), il fallait obligatoirement faire des ajustements quelque part. J’ai donc recherché les meilleurs ateliers qui fabriquaient aux meilleurs prix tout en restant en Europe ou autour du bassin méditerranéen.
En réalité nous voulons le beurre, l’argent du beurre et la crémière !


Croyez-vous que vous y parviendrez ?

Je pense que oui, mais nous avons dû nous montrer créatifs, si je puis dire, au niveau du fonctionnement de la société afin de réduire les coûts au maximum. Et cela nous oblige a avoir des marges moins élevées également sans quoi nous ne pourrions pas produire ce que nous offrons pour de tels prix.


Donc pas de fabrication en France ?

Cette volonté de créer des vêtements haut de gamme à des prix de PAP, excluait d’emblée de faire fabriquer en France certaines pièces comme les chemises, malheureusement. Je sais bien que certains font fabriquer leurs chemises en PAP haut de gamme en France, mais ils ne pourront jamais proposer les matières que nous offrirons à nos prix, ou alors ils ne pourront pas se développer de manière indépendante.
Ceci dit, la situation est plus complexe que cela. Si je prends l’exemple des chemises de notre collection printemps- été 2018, le tissu italien sera teint à la pièce ; cette opération sera exécutée par l’une des meilleures teinturerie de France ; certaines de nos chemises seront également imprimées en France ; nos étiquettes sont fabriquées en France ; nos boutons sont italiens. En revanche elles seront toutes confectionnées au Maroc par un excellent atelier qui m’a été recommandé par les meilleurs professionnels italiens du secteur, ce qui est une garantie. Pour conclure, si l’on prend comme référence l’origine géographique du coût de chaque partie de cette chemise pour déterminer d’où elle est originaire, elle est européenne majoritairement, c’est à dire française et italienne, en dépit de sa confection au Maroc. Pourtant l’étiquette indiquera « made in Morocco ».
Pour tout vous dire, je n’attache pas beaucoup d’importance à l’origine géographique des ateliers avec qui nous travaillons. Je choisis un atelier selon trois critères :
1) d’abord et avant tout pour sa qualité de fabrication et son savoir-faire,
2) ensuite sa capacité à tenir ses délais,
3) et enfin sa proximité géographique, de préférence le plus proche possible de la France.
Pour résumer, tous nos ateliers se trouvent en Europe (France, Italie, Portugal, Espagne) sauf un qui se trouve au Maroc comme je l'ai déjà indiqué.


Vous êtes donc à rebours d’une certaine tendance actuelle ?

Non, mais c’est plus compliqué que cette vision binaire qui tendrait à se développer aujourd’hui  avec le made in France, c’est bien, et le fabriqué ailleurs c’est mal. Le problème c’est le prix auquel on veut vendre. En dessous d’un certain prix, ce n’est plus possible en PAP. On peut réduire le problème à cette simple question : à qualité strictement égale, achèterez-vous  la même chemise à € 175 ou à € 125 ? Tout est là.


Comment comptez-vous vendre ?

Par Internet et par des pop up stores réguliers qui nous permettront à la fois d'être en contact avec nos clients et de leur présenter nos nouveautés.
L’option que j'ai choisi, c’est à dire de très belles matières, les meilleures finitions possibles, le tout à des prix très corrects, nécessitait de revoir complètement le business modèle traditionnel, ce qui signifie réduire les coûts fixes au maximum, entre autre, et donc supprimer les magasins sans parler de la publicité, etc. Nous ne sommes pas les seuls, d’autres l’ont déjà fait naturellement, mais nous développerons notre propre modèle économique et commercial que vous découvrirez au fur et à mesure que la marque se développera, en espérant que cela soit le cas. Ce modèle donnera de grands avantages à nos clients fidèles en terme d’opportunités d’achat de vêtements réellement remarquables à des prix très intéressants pour la qualité proposée. Mais vous verrez en temps voulu.


Vous ne prévoyez aucun magasin ?

Oui, certainement, dés que nous serons en mesure de la faire.


Ou cela pour commencer ?

A Paris bien sûr !


Dans combien de temps ?

Tout dépend du succès que nous rencontrerons ou pas. Mais c’est pour moi une priorité car je tiens beaucoup à établir un lien et à être en interaction avec nos clients.